Evreux – 2004

Sao Paulo 2005: Estación METRO REPUBLICA
Sao Paulo 2005: Estación METRO REPUBLICA

PHOTO EN TROIS DIMENSIONS
La première urgence de l’enfant brisé est de se reconstruire. Comment et avec quoi ? Auprès de qui ?
J’étais l’un d’entre eux et je subissais avec une douleur immense le regard critique ou simplement aveugle, parfois indifférent, des adultes qui croyaient tout savoir. Pour retrouver une image de moi qui ne fût pas dégradée, qui me rendît ma dignité, j’ai empoigné les mots et la langue française comme des outils. Ils devaient m’aider à refaire mon portrait. D’autres avant moi m’avaient montré l’exemple depuis Gutenberg qui tous m’ont aidée à croire en leur pouvoir rédempteur.
Des outils, il en existe de toutes sortes autour de nous. Il suffit d’apprendre à les reconnaître, à les utiliser. Alors, c’est comme si on retouchait son ombre, on retraçait les lignes de son être, comme si on tentait de s’appartenir.
Le moulage de la main, du pied ou du visage est une expérience singulière et fascinante. Mais parlons du visage, le miroir de l’âme, que l’enfant va immobiliser à un moment précis de sa vie comme il ferait un modelage. Luna est près de lui, guide attentif, car on a toujours besoin d’un maître.
Surmonter l’angoisse de se laisser pour ainsi dire « ensevelir », les yeux fermés, sous cette coulée de plâtre, vite figée, qui fixe pour toujours ses traits, est un premier défi, et déjà une première victoire. À peine délivré de cette gangue qui n’est plus anonyme puisqu’elle a pris ses traits, l’enfant ne sait décrire l’importance de l’instant, la révélation d’une impression neuve. Regardons-le saisir l’objet et jouer avec les éclairages ou la lumière plongeante d’une fenêtre. Au creux de la masse blanche, dans les empreintes du visage moulé, apparaît le négatif d’une photo en trois dimensions. Il scrute ce visage, le sien, qui se révèle à l’intérieur. Ses gestes parlent pour lui : il avance les doigts et caresse le négatif de son propre nez, de ses lèvres, de ses yeux, de son front, captivé par une exquise émotion narcissique, comme s’il se façonnait lui-même ou s’étudiait afin de se mieux connaître, peut-être de vérifier qu’il existe bel et bien.
La lumière crée des volumes qui varient au moindre mouvement, fait renaître ses traits ou les déforme. Après l’angoisse du noir qui a duré le temps que le plâtre durcisse, son visage en creux lui renvoie des volumes singuliers, des formes bizarres avec ombres et lumières. Il peut jouer avec son double, lui inventer des expressions, manière de le faire vivre. De ce mirage, il va créer le positif en coulant l’argile dans les reliefs du moule blanc. On dirait qu’il se réinvente, qu’il assiste à sa propre création. La fascination guide ses mains encore maladroites, mobilise toute son attention. À nouveau, il a besoin de toucher et même de caresser. Que personne ne l’interrompe à ce moment précis, tandis qu’il façonne son image ! C’est presque un rendez-vous avec lui-même auquel nous assistons.
Quelle puissance, quelle présence dans cet objet d’argile ocre dégagé de son armure de plâtre et qui représente son propre portrait ! Qui saura dire son plaisir inouï de se reconnaître puis de nommer ses camarades dont chaque moule l’un après l’autre est aligné sur un présentoir ? Qui saura percevoir chez l’enfant l’ineffable vibration lorsqu’il éprouve un instant l’orgueil d’avoir été l’artisan de cette création de lui-même ? Le souvenir des heures passées dans l’atelier, où l’on a placé chaque visage d’argile dans sa boîte, restera-t-il imprimé dans la mémoire de ces adolescents comme un temps précieux voué à la réalisation d’un acte inoubliable chargé de leur volonté d’aboutir à un accomplissement ? Ce qui paraît certain, c’est qu’ils emporteront chez eux leur double fixé pour toujours à un âge où ils ignoraient que leurs doigts étaient intelligents et créateurs.

Brigitte Lozerec’h
Paris, le 16 décembre 2004