Sao Paulo – 2005

Sao Paulo 2005: Estación METRO REPUBLICA
Sao Paulo 2005: Estación METRO REPUBLICA

A Tiago, Rodrigo, Dayana, Priscila, Michele, à leurs camarades de l’atelier de Atravez et à ceux qui vouent leur vie à leur donner une vie.

Residencia en la tierra

 »  C’est ça ma figure ?  » Tomás tourne le masque dans ses mains. Son expression hésite entre le plaisir et l’inquiétude. À lui de travailler maintenant. Tomás se penche au-dessus du copain qui vient de s’allonger, les yeux fermés, le visage tourné vers lui, enserré par un large tissus de protection comme un champ opératoire. Tomás passe délicatement un enduit huileux sur toute la surface de peau laissée visible avant d’étaler le plâtre frais qu’il a malaxé dans un bol, en prenant soin de ménager un trou pour chaque narine afin d’y placer une pipette pour la respiration. À tour de rôle. Chacun fait le masque du voisin. Voici son empreinte, sa trace vive, ses traits réels, fixés désormais. Et chacun peut se voir tel que l’autre le voit. Ça c’est moi et celui-là là-bas c’est toi. Je te reconnais. Chacun s’applique à répéter les gestes suivant l’indication de l’artiste, et dans l’ordre. L’œuvre d’art exige méthode et minutie. Elle progresse de séance en séance. Les masques s’ajoutent aux masques, visage après visage, et chacun affirme une identité.

C’est la troisième fois que l’artiste Olga Luna fait réaliser un mural à des enfants en situation de précarité. A Lima, Tomas était péruvien, à Sao Paulo, il est brésilien. Ici comme là-bas il vient de la rue. Il a huit ans, dix ans, quatorze ou quinze ans. Ses allures de vieux routier des mauvais coups et son visage marqué lui donnent beaucoup plus.

Pourtant l’enfance est là, à fleur de muscle. Soudain une plaisanterie ou une bourrade fait exploser les rires. Une vague de détente déferle. D’habitude ces enfants ignorent les jeux. Ils ont gardé de la violence de la rue les réflexes de suspicion et de rancune. Tôt malmenés par la vie, ils sont sur le qui-vive. Ils ne connaissent que la défense, sous forme d’attaque aussi bien. Mieux vaut dissimuler, les faits, les noms, les dates. Ne pas donner prise. Tout peut se dire et se nier. De toute façon le réel se dérobe. Rien n’est stable et rien n’est sûr. Demain pour eux n’existe pas. Y aura-t-il jamais un lendemain ? Et de quoi peut-il être fait ? Si jamais il vient, il ne peut être qu’aussi incertain, aussi flou et dangereux que l’étaient les jours d’avant. Alors les mots eux aussi sont instables et les récits se transforment, au gré du moment ou de l’interlocuteur. Un prénom n’est jamais définitif. Dans un monde sans avenir, sur une terre sans désir, dire « je » peut-il avoir du sens ?

La sculpture leur rend le sens du « je ». Je suis, je fais. Les masques affirment une identité que refusent leurs mots. La sculpture, au long d’une série d’hiers, d’aujourd’huis et de demains, dit aussi un désir, celui de l’unité, d’une copmplétude. Terminer une œuvre. Pour une fois ne plus vivre une succession de fragments instables et sans suite.

La sculpture exige des devoirs et en premier lieu celui de revenir. Chaque geste prend du temps. Chaque geste doit être fait dans les temps : le temps de la préparation, du séchage, du moulage, du façonnage, de l’assemblage, le temps ménagé pour le travail de l’autre, lui laisser sa place et l’incorporer au sien, le temps de l’artiste qui explique, guide, parachève.

Revenir, obéir. Ils sont venus pour ça : apprendre à revenir. Et à accepter les repères avec les règles.

Les enfants de la Associação Beneficiente Santa Fé sont libres. Ils viennent d’eux-mêmes poussés par un désir confus sans doute mais précis, se retrouver et se former pour prendre une place dans la société.

L’ONG Atravez, fonctionnant avec des aides financières brésiliennes, est une organisation sans but lucratif dédiée à améliorer la vie à travers l’art, la culture et l’éducation. Cette ONG permet à des professeurs d’assurer des cours. Des enfants de tous âges, dont les origines sont visiblement les plus variées et les plus mêlées, avec leurs peaux noires, blanches, cuivrées ou métisses et leurs traits ethniques si divers, sédentarisés et scolarisés, y découvrent une vie structurée et y acquièrent un savoir.

Olga Luna, artiste péruvienne vivant à Paris, a proposé un projet répondant à ce souci de formation à travers la réalisation d’une œuvre collective. Avec l’assistance de l’art thérapeute Aude Kater, en un an de travail, les jeunes de Santa Fé ont achevé un mural de 100 têtes grandeur nature enchâssées dans de légers boîtiers de bois. Le choix d’Olga Luna s’est porté sur les matériaux les plus communs et les plus économiques, le plâtre et la terre. Les jeunes apprentis se sont révélés étonnamment réceptifs. Ils ont compris la discipline nécessaire aux procédures de fabrication, à commencer par le respect du matériau. La terre fraîche est meuble et elle se déforme facilement. Sèche, elle se casse. Les enfants se sont pliés à l’organisation d’un travail collectif durable. Si loin de l’anarchie chaotique et violente de la rue, ensemble, ils ont mis en œuvre un savoir-faire dans la répétition attentive de gestes maîtrisés. Une façon de découvrir la confiance, en soi et en l’autre. Car, pour que l’œuvre s’élabore et s’achève, ils ont fait preuve de devoirs et de respect, vis à vis des choses comme vis à vis des compagnons ou des professeurs, oubliant pour un temps la revendication ombrageuse de leurs droits, entre eux autant qu’à l’égard des adultes, cette tentative sans fin réitérée de calmer la douleur toujours à vif de blessures toujours prêtes à se rouvrir. L’œuvre d’art est la figure de l’autre dont celui qui la crée devient responsable.

Dans le creux du négatif de plâtre, on applique la masse d’argile. Démoulé, le visage a échangé le blanc mortuaire du plâtre contre la chair douce et rosée de l’argile. Il est posé dans le berceau d’une caissette de bois, fixé sur un fond de mastic. Caissette contre caissette, comme on monte un mur. Un mur de visages. Sur chaque paupière close une bille noire comme une pupille. Le masque prend un étrange regard. Ses traits sont reconnaissables mais son regard est autre. L’objet échappe. Il devient œuvre.

Le mural des enfants s’inscrit dans la ligne du travail personnel d’Olga Luna. A la suite d’une série de « peintures de terre », l’artiste a modelé des masques. Elle a finalement rassemblé un mural de cent têtes, petites, anonymes et répétitives, évocation d’une foule plutôt qu’une série de portraits. Elle photographie également ces têtes réduites avec leurs yeux brillants en boutons de bottine et elle les présente agrandies. Parallèlement Olga Luna travaille sur le thème d’Arlequin — ces têtes, au fond, n’étaient-elles pas déjà des têtes pour Arlequin ? — L’Arlequino de la Commedia dell’ arte est le valet aux mille roueries et aux facettes aussi nombreuses que les losanges bariolés de sa livrée, celui qui joue tous les rôles, l’inventeur de situations, jamais à court d’expédients, l’homme de tous les possibles et donc un miroir pour chacun de ceux qui le regardent. Cent têtes ou une tête c’est pareil. C’est une et toutes à la fois. Et cent les symbolisent toutes. La mural aux cents têtes est un miroir. Chaque passant peut s’y reconnaître.

Le thème du masque a conduit à l’idée du mural pour les enfants. Et si les masques impersonnels devenaient de vrais portraits ? Les masques de l’atelier d’Atravez pourraient être reconnaissables. Ils ont fixé des traits vivants. Pourtant le regard fixe de leurs yeux de verre les a déjà rendus étrangers à eux-mêmes et parents des têtes d’Arlequin.

A Lima le projet a dépassé les espérances, sur le plan éducatif comme sur le plan artistique. A la fin de sa présentation au public, le mural de Lima a été acquis par un mécène qui en a fait don au Musée des Beaux-Arts de la Ville. Aujourd’hui la sculpture est exposée avec les collections permanentes. La persévérance des enfants et leur savoir-faire leur a permis de mener à bien un projet personnel et de réaliser une véritable œuvre d’art, dans toute la complexité de ses valeurs, esthétique, symbolique mais aussi marchande. Loin de ses auteurs, elle existe par elle-même, pour nous.

L’œuvre d’art nous regarde et elle prend vie dans notre regard. En faisant leur propre portrait les jeunes praticiens de l’atelier d’Atravez ont dressé pour nous notre miroir, celui qu’a voulu nous tendre l’artiste qui l’a imaginé. Leurs visages sont aussi les nôtres. La représentation tendue vers nous ne nous émeut que lorsque nous y rencontrons quelque chose qui nous touche. Faire œuvre c’est donner quelque chose de soi et le proposer à l’autre pour qu’il le fasse sien. Les gestes répétés par les enfants ont produit une sculpture. Elle appartient désormais à ceux qui la regardent, à ceux qui l’exposeront. Elle ne cessera pourtant de parler de ceux qui l’ont faite. Leur participation est l’une des dimensions de la sculpture. Elle lui donne son sens, inscrit dès sa conception par Olga Luna et elle crée un lien, irréversible désormais, entre eux et nous.

Hélène Lassalle
Paris, 25 avril 2005 Hélène Lassalle est Conservateur en chef au Centre de Recherche et Restauration des Musées de France.